Nina Živančević

BELGRADE | SERBIE

à propos

Née à Belgrade et installée à Paris, Nina Živančević est poète, dramaturge, autrice de fiction et d’essais, traductrice, chercheuse, performeuse, commissaire d’exposition et critique d’art. Son travail s’inscrit notamment dans les champs des littératures expérimentales, underground et d’avant-garde.
De 1980 à 1981, elle a été assistante d’enseignement et secrétaire d’Allen Ginsberg, auprès duquel elle a poursuivi son apprentissage poétique.
En 1982, elle publie son premier ouvrage, Les Poèmes, récompensé par le prix Branko Radičević, prix national de poésie en Yougoslavie. Son œuvre comprend plus de vingt ouvrages, parmi lesquels treize recueils de poésie publiés en serbe, en anglais et en français, trois recueils de nouvelles, deux romans et un essai consacré à Miloš Crnjanski. Elle a également dirigé et participé à de nombreuses anthologies de poésie contemporaine internationale.
Elle a reçu plusieurs distinctions, notamment le Z-Press Award et des prix de traduction à New York et à Novi Sad. En 2002, elle a bénéficié d’une bourse spéciale du PEN américain et, en 2021, d’une bourse de création poétique du Centre national du livre pour son projet The Source of Light.
En qualité d’éditrice, de correspondante ou de journaliste, elle a collaboré à de nombreuses publications internationales, parmi lesquelles Delo, Knjizevne Novine, East Village Eye, Theater X, The New Yorker, New York Arts Magazine, Modern Painters, American Book Review et République des lettres. Son œuvre a également été largement diffusée à la radio à Belgrade, Londres et Paris.
Elle a travaillé et présenté des performances avec le Living Theatre, le Wooster Group et La MaMa Experimental Theatre Club à New York. En 1988, elle a cofondé l’Odiyana Theatre.
En 2001, elle a obtenu un doctorat en littérature comparée et études slaves à l’Université Nancy 2, avec une thèse consacrée à l’œuvre moderniste de Miloš Crnjanski. Elle a donné des conférences dans plusieurs universités américaines, notamment la Naropa University, la New York University, le Harriman Institute et la St. John’s University. En France, elle a enseigné la langue et la littérature anglaises à l’Université Paris V ainsi que l’histoire du théâtre d’avant-garde à l’Université Paris 8. Elle siège également au comité éditorial de la revue Au Sud de l’Est.
Depuis 2026, elle est membre de l’International Theory-Fiction Consortium d’Erratum Press.

about

Born in Belgrade and based in Paris, Nina Živančević is a poet, playwright, fiction and essay writer, translator, scholar, performer, curator and art critic. Her work lies primarily within the fields of experimental, underground and avant-garde literature.
From 1980 to 1981, she worked as a teaching assistant and secretary to Allen Ginsberg, under whose guidance she continued her poetic apprenticeship.
In 1982, she published her first book, Les Poèmes, which received the Branko Radičević Prize, Yugoslavia’s national poetry award. Her body of work comprises more than twenty books, including thirteen poetry collections published in Serbian, English and French, three collections of short stories, two novels and an essay devoted to Miloš Crnjanski. She has also edited and contributed to numerous anthologies of contemporary international poetry.
She has received several distinctions, including the Z-Press Award and translation prizes in New York and Novi Sad. In 2002, she was awarded a special grant from American PEN and, in 2021, a creative writing grant in poetry from the Centre national du livre for her project The Source of Light.
As an editor, correspondent and journalist, she has contributed to numerous international publications, including Delo, Knjizevne Novine, East Village Eye, Theater X, The New Yorker, New York Arts Magazine, Modern Painters, American Book Review and République des lettres. Her work has also been widely broadcast on radio in Belgrade, London and Paris.
She has worked and performed with the Living Theatre, the Wooster Group and La MaMa Experimental Theatre Club in New York. In 1988, she co-founded the Odiyana Theatre.
In 2001, she earned a PhD in Comparative Literature and Slavic Studies from Université Nancy 2, with a dissertation on the modernist work of Miloš Crnjanski. She has lectured at several American universities, including Naropa University, New York University, the Harriman Institute and St. John’s University. In France, she taught English language and literature at Paris V University, as well as the history of avant-garde theatre at Paris 8 University. She also serves on the editorial board of the journal Au Sud de l’Est.
Since 2026, she has been a member of the International Theory-Fiction Consortium at Erratum Press.

Comment te dire ?

Comment te dire tout cela alors que
Tu ne peux plus, tu ne veux plus m’entendre,
Julia, que j’aime tellement et qui tant aimé
Sollers, a écrit
Sur lui toutes ces lettres,
Dans lesquelles rayonnent sa douleur et sa tristesse.
Mais je ne puis dans ces lignes de papier
Retranscrire en un mot ce que TU as été, mon bien-aimé
Osiris, disque solaire sur la face
D’une planète blêmie, et j’ajouterai ceci :
Nous aimions l’air vers lequel tu t’en es allée, mon Eurydice.
Je ne me retournerai pas car il n’y a point d’eau derrière nous,
Et le Cerbère du temps hurle et cherche à nous mordre,
Il attaque et aboie,
Et voilà ! Je me suis retournée,
Et tu es parti à jamais…
Mais je ne t’ai pas perdu, et tu ne m’as pas perdue non plus.

Nina Živančević

Comment te dire ?, 7 juin 2024 - Traduction : Raphael Baudrimont

Roulette russe

J’avais le pistolet pointé sur ma tête
Il n’avait pas encore tiré
J’étais pâle comme un parchemin
Ma vie passée s’est rapidement déroulée devant mes yeux
Je jouai avec mon chien Atman, le gardien de mon âme, dans notre jardin de
Topcider en 1959.
J’ai voulu garder cette image de la belle innocence de ma grand-mère qui
chantait des Arias de Fledermaus en préparant le déjeuner
Et aussi celle de la bouche béante de mon fils âgé de cinq ans qui regarda un
vieux maître dans le musée André Jacquemart, et celle de mon premier
rendez-vous amoureux à seize ans avec un champion de judo,
et celle de mon écoute à soixante-cinq ans sur le canapé de Pierre qui jouait
son Tchaïkovski
Toutes ces visions se sont précipitées devant mes yeux en larmes et j’ai été
heureuse de les avoir vues.
Ensuite rien ne se passa. La balle n’est pas sortie du pistolet. Le docteur Levy
nous a lentement dit qu’ils avaient utilisé un appareil obsolète et qu’ils s’étaient
trompés
De toute façon la vie est très courte
Nous ne pouvons malheureusement pas penser à l’Art
Et à la seconde où nous sommes tombés amoureux lorsqu’un pistolet est
pointé sur notre tempe
La vie est si vite passée.
Dommage !

Nina Živančević

Roulette russe, Traduit par Pierre Merejkowsky

En effet, le migrant exilé adore les couleurs… il s’en fiche
qu’elles soient trop tapageuses, nous avions juste imaginé
que nous étions à Bangkok – il suffisait juste
Qu’il y ait un banc à coke ; j’étais tellement excitée que j’étais certaine

D’entendre un sax parmi une nuée d’oiseaux, qui voletait
Près des balcons que j’observais dans leur beauté métallique depuis leurs
Joyeuses niches coloriées de vert ou de Rubie profond
La couleur bien connue des arnaqueurs.

Elle a dit « Je sais qui est le compositeur et qui est le danseur. »
Mais qu’est-ce qui différencie le danseur de sa danse ?  Tous les musiciens
Entrent immédiatement en transe quand le fric apparait sur la grosse assiette
Portée à bout de bras par les Maitres des Claquettes

« J’étais là » a dit la travelo poupée
Et quand j’ai essayé de gagner ma croute, les étoiles
De l’opéra m’ont semblées tristes
En s’acharnant malgré moi sur les partitions le long de la route

« Je n’ai pas voulu apprendre par cœur la partition » a chanté la folle diva
à son chef. J’ai juste voulu illuminer l’invasion
Des fantômes de ma propre musique qui était noyée
Dans l’ambre confinée des désirs de mon passé de gloutonne.

Le passé n’est pas un objet terrifiant. Si tu peux le contenir
Le passé n’est ni bon ni mauvais, si tu l’étreints contre toi
Ou si tu le jettes dehors loin de la Loi.
Okay. Ces déchets de la nuit, il suffit de les serrer contre toi.

Okay. Il vaut mieux enfermer l’amour. L’amour en fuite
est fini pour toujours. C’est fini pour le ciel Cyclamen d’Aragon sur Paris
C’est fini pour les promenades du travesti dans la boue – même si le très beau gosse
A survécu à l’amour qui s’est échappé de sa poche.

Et en ce qui concerne la question de mon cœur, j’ai aimé le cœur en forme de diamant.
Je n’ai jamais jeté mon cœur dans un feu du Bengale, malgré
les pluies diluviennes sur Kerala, là où
le journal a annoncé que tu étais mort… mort… mort

Lorsque je pense aujourd’hui à toi, je ne vois aucune personne autour de moi
Qui pourrait un jour te remplacer, ou alors c’est moi qui ai bien changé.
C’est moi qui ai fermé la lourde porte de mon cœur devant les étoiles qui m’entourent
Tout va bien…ne sois pas triste, vous êtes tous égaux- mes tsars, mes hommes de ma vie.

Si j’étais Louis Aragon, je m’imaginerais que TOI, tu serais le cercle infini
de mes bras, comme celui des étoiles du clair de lune, des étincelles.
Tu es et tu seras le lac sans fond de nos folies et comme dit Badiou, l’évènement des myriades des rayons reflétés sur ma peau.

Ces rayons qui se sont reflétés sur les réserves des légumes frais, des aubergines et des choux fleurs
Ces rayons qui sont tombés sur la plus ancienne Eglise de Paris, Sainte Eustache.
Sur la statue de la main ouverte et mendiante, un lecteur de CD a joué sans arrêt
Notre chanson d’amour en échange du cent qui a glissé de ta poche…

J’ai été chassée de cette nuit habillée de chansons.
Une personne comme toi à la mémoire courte ne pouvait pas se souvenir
Des mots de notre chanson d’amour, je sais juste qu’elle avait le goût d’une prière,
Et qu’elle cachait dans sa manche une colombe.

Nina Živančević

Nuits d’exilés (Aragonnade ) « L’exil est une prison où tu te tais et tu apprends à garder ta bouche fermée », Traduit par Pyotr Merejkowsky

In fact the exiled migrant loves colors and he
Does not mind that they are phony; we would
Even claim we were in Bangkok – if we really believed
In a “ban” and a “cock”; I was so horny that I thought

I’d heard a saxophone in that flock of birds; they dwelled
Near the balconies I observed in their brassy beauty, these
Happy nooks dyed in green and sometimes in a color
Of an extinguished ruby, a foxy color familiar to crooks

I can tell the composer from a dancer, she said
But can you tell a dancer from a dance? All of these
Musicians fall in such a trance, when there are cudos
Served on a fatty platter of the Master of Judo;

I was there, a young trans- babe said,
When i was just trying to earn some bread, the stars
Of the Opera appeared so sad
Performing the scores for daily bread:::

I did not want to remember the scores, a madlike
Diva sang to her boss, I really wanted to clean some dross
The Phantoms of my own music- chamber
Filled with that lustful amber from the past:

The past’s not bad if you can hold it tight,
It’s never either wrong or right, just hold it tight
Or get it firmly out entirely from your sight
Yes, these remnants of “the night”; but in fact -hold them tight

Yes, that’s right, hold love tight; once It slipped out
it’s really over, the end of that Aragon’s Cyclamen sky over Paris,
the end of his travello-walks through mud; He was – such a stud
but he survived the times when love slipped out of his pocket:::

As to the hearts, I loved the diamond-shaped ones
I never exposed mine to the fire of Bengal, although I cherished
The heavy rains of Kerala, right there, I read a newspaper
Which told me that you were dead dead dead…

When I think of you today, I see that there’s no one around
Who could ever replace You, or perhaps it was me who changed, the one
Who closed the heavy portal of my heart to the surrounding stars,
Well, don’t be sad – you are all equal, you tsars, all the men I had met.

If I were Louis though, I would imagine just You, in the infinite
Circle of my arms, the way we see the stars the moonlight the sparks
You were and you still are – the endless pond of our follies, almost
An event, as Badiou would have it, a myriad of rays reflected on my skin;

They reflected stocks of fresh vegetables, egg-plants and cauliflowers
They reflected the most ancient church in Paris, Saint-Eustache,
The statue of a hand wide-open, a disk-player which incessantly played
Our love-song for a French dime which slid out of your pocket…

I was exiled from that night full of songs,
Somewhat like you, had a poor memory thus could not remember
The words of our love song; all i know is that it sounded like a prayer and
Had a dove hidden in my sleeve…

Nina Živančević

Night of the Exiles ( Aragon take-off) « L’exil est une prison où tu te tais et tu apprends à garder ta bouche fermée »

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